Lettre de mise au point d’un mec trans avec les meufs cis

Texte écrit le 28.12.18, en écoutant Let Go de Ennja (https://www.youtube.com/watch?v=s_Vg5NN7LBo)

Artiste de l’illustration : Elias Ericson (http://eliasericson.tumblr.com/post/181371572111/merry-christmas-to-my-beloved-flatmates-3)

CW : mention d’exemples de violences sexistes, homophobes, transphobes et intersexophobes, idées noires

Merci à mes complices trans pour leurs relectures et leurs soutien.

Je ne voulais pas introduire ce texte par des précautions et des excuses. Mais malheureusement, c’est le lot des minorités marginalisées. Il nous faut prendre des tas de positionnements et de précautions, de peur que nos mots soient réappropriés, transformés et réutilisés pour défendre des causes contraires aux nôtres. Je précise donc que ce texte n’a pas pour vocation a être utilisé par des non-concernés, par des mecs cis hétéros dyadiques, des masculinistes, des machos, pour discréditer les mouvements féministes, anti-patriarcaux et les luttes contre violences faites aux femmes. En vrais, d’habitude j’ai plutôt une posture « trouvons nos points et du sens commun et luttons ensemble! ». Mais ce texte est un cri de rage, contenu depuis 4 ans, sans doute depuis bien plus longtemps. Cette lettre n’est pas là pour vous mettre au centre, en nous excusant d’exister, vous supplier de nous accepter, nous tolérer et nous comprendre. Elle n’a pas pour but de vous expliquer patiemment une énième fois pourquoi nous ne sommes pas des oppresseurs, qu’on a pas accès aux privilèges des mecs cis, qu’on subit aussi du sexisme, qu’on subit la queerphobie, la transphobie, parfois l’intersexophobie etc. Pour ça, vous pouvez lire les textes cités en référence. Non. Cette lettre est là pour nous mettre nous-même au centre, pour une fois. Et vous ne pouvez pas savoir comme c’est compliqué pour moi de me permettre de le faire. Cette lettre est là pour marquer une rupture, pour me permettre d’y voir plus clair, personnellement et politiquement. C’est un coup de gueule, pour faire bouger des trucs, pour que des choses trop invisibilisées soient entendues, des choses urgentes à dénoncer, qui ont un impact très dangereux sur nos vies déjà dangereuses…

Lettre de mise au point d’un mec trans avec les meufs cis. Cette lettre est adressée à toutes les meufs cis, surtout hétéras, dyadiques, valides et blanches en général, en particulier à mes (anciennes, présentes et futures) amies, parentes, sœurs, camarades, collègues, flirts, amoureuses. Elle est aussi adressée à moi-même, à la flic féministe cis dans ma tête qui m’empêche aujourd’hui d’avancer dans ma transition, donc dans ma vie.

Avant. Il y a presque 4 ans, dans un squat pseudo anti-capitaliste et anar, au RSA et en recherche de financement de thèse, je sortais du placard trans. Mon image de moi-même était alors une “meuf féministe qui répète qu’elle est pas une meuf”. Cette perception de moi même résultait probablement du regard que mon entourage plaquait sur moi, des rappels à l’ordre patriarcaux permanents de la société, et des stratégies d’adaptation que j’ai du adopter en réponse. Toute cette féminité/fille/pronom elle/accords au féminin/interactions hétéros avec les mecs et les meufs dyacishet non choisis, forcés, contraints. A laquelle je me suis moi-même contraint, pour survivre. Car on n’accepte pas les perçu.e.s filles avec des comportements, expressions, attitudes (trop) masculines. Parce-que je n’aurais pas pu avoir accès à un logement, à de l’argent, à manger, à recevoir l’affection, aux études, à m’intégrer à une équipe de recherche, à être sur le terrain, à des boulots, à des vacations, à mon financement de thèse. Toutes ces féminités sont présentes dans les liens que j’ai créés avec tout mon entourage familial, universitaire, étudiant, professionnel, amical, amoureux, même militant et activiste, avec des hommes et des femmes, des collègues, des ami.e.s, de camarades, des féministes, des amoureux, y compris les remarques sexiste, homophobes, classistes, les rapports hétéros, les silenciations, les coupages de paroles, les agressions et harcèlements sexuels. Et dans toute cette merde, il y avait « le féminisme » (cis, faute d’avoir pu trouver mieux autour de moi). La sororité, à laquelle je tiens sincèrement. Les blagues misandres, qui m’ont permis de survivre.

Découvrir la solidarité entre opprimées, la possibilité d’être acceptée, m’a galvanisé et m’a poussé à moi-même mieux accepter les autres (Monsieursilvousplait, 2017, Mecs trans et féminisme).

Après. J’avais peur, mais je transitionne. J’ai avancé depuis 3-4 ans. J’ai changé. Je me vois a présent comme un mec trans inter issu de classe pop, look androgyne cyber punk, moustache fine espagnole, quelques mois de testo, traits des muscles plus dessinés, cheveux courts pseudo crête, je me genre au masculin, j’ai fait des coming-outs partout, j’ai maigri, mes vêtements sont quasi tous masculins. J’ai des potes trans, des pairs mecs trans, parfois aussi inters. On se reconnait, je me reconnais. Même en regardant d’anciennes photos, je ne me vois plus comme fille ou femme ou meuf, mais comme un mec trans aux cheveux longs. J’ai shifté, j’ai vraiment changé. La sororité me manque. Mais je ne suis plus une sœur. Je suis un frère (Leel, 2017, Frères). Les blagues misandres et toutes ces interactions m’ont aidé par le passé. Mais aujourd’hui je les vit mal et elles m’empêchent de continuer à avancer, dans ma transition, donc tous les aspects de ma vie.

Votre flicage. Quelque-part reste enfouis le fait que je n’ai pas le droit de transitionner, pas le droit d’être un mec. Je veux dire, pas vraiment. La société patriarcale me l’interdit oui, mais cet interdit je l’ai compris politiquement et je le transgresse avec fierté, c’est notre émancipation trans. Je parle de l’autre interdit : cet imaginaire collectif féministe misandre ancré en moi depuis des années, et véhiculé dans les milieux féministes, les milieux queers et aussi les milieux trans. Cette image de traître féministe, traître a la classe de Femmes, traître aux filles, aux femmes et aux meufs, traître à ma mère, a mes amies, à mes sœurs, mes camarades, mes collègues. Traître a mon passé, à mes convictions, à moi même.

Quels gestes, comportements, mots, expressions, regards, positions corporelles, ais-je le droit de faire, d’avoir, d’expérimenter ? Quels élèvement et tons de voix ai-je le droit d’exprimer ? Face à qui ? A des aggresseureuses, des oppresseureuses ? Après un acte transphobe ou un simple dépassement de limite ? Si ce sont des mecs cis ? Des meufs cis ? Même si elles pleurent, se victimisent ? Ai-je droit de parler beaucoup ? Ai-je le droit de rire fort, aux éclats, de baisser ma voix, jusqu’à quel point ? Je veux dire en dehors de ces rares moments seul dans ma chambre (quand j’en ai une) devant mon miroir ?

Je vois bien que la plupart d’entre vous, vous m’en voulez de transitionner. Vous ne vous inquiétez pas pour moi, de ce que j’ai pu subir depuis toujours et encore aujourd’hui, des violences sexistes, queerphobes, transphobes et intersexophobes. Y compris celles que vous avez participé à m’infliger. Vous ne vous inquiétez pas de mes difficultés dans ma transition, à m’accepter, dans mes questionnements, dans mes problèmes de logement, au travail, mon isolement. Non. Vous m’attaquez, me testez, me traitez en ennemi. Vous adoptez un ton amer et suspicieux quand je vous parle avec complicité et détresse des mecs cis hétéros qui m’ont pris pour un mec cis m’ont menacé de me péter la gueule pour m’être opposé à eux lors d’une agression sexuelle sur une sœur cis. Que c’est nouveau pour moi et que je n’avais pas les outils pour me protéger, que les outils féministes cis que je connaissais bien ne fonctionnent plus dans ces nouvelles situations.

Vous nous demandez insidieusement ou ouvertement de nous justifier, de bien confirmer qu’on est pas des oppresseurs. Et même entre queers, et même entre trans, et même entre mecs trans, on se flique, comme les meufs cis nous fliquent. On passe notre temps (du temps qu’on a pas en vrai) à vous rassurer, nous rappeler a nous même et rappeler aux autres mecs trans qu’on n’est pas des mec cis, pas comme des mecs cis, sous entendu pas des vrais mecs. Mais on parle rarement de ce qu’on veut, ce qu’on souhaite, ce qu’on voudrais être, de ce qu’on est.

On peut construire des choses entre nous, entre mecs trans, mais des fois, en vrai, on a du mal à se trouver. Vos mots et vos regards à vous, ils sont là tout le temps, de fait, on peut pas y échapper. Et aussi, des fois, on en a besoin. (Leel, 2017, Frères).

Et on ose pas transitionner. Pas vraiment, ou avec retenue, toujours. Ma transition ressemble à une transition freinée, non-binaire non choisie : prénom à l’Etat-Civil mixte auquel je m’identifie pas du tout, apparence androgyne, je m’arrange avec ma conscience quand mes collègues me genrent au féminin plus d’un an après mon coming-out. La vérité c’est que j’ai la trouille de transitionner, d’être assimilé aux codes des mecs cis, assimilé aux mecs cis. Pas tant parce-que j’ai peur d’eux. J’ai peur d’eux, sans doute plus que vous ne pouvez l’imaginer (vivre dans la peur, on a appris). Surtout parce que je veux rester une « vraie féministe », parce que j’ai peur de votre jugement, de vos regards. Surtout parce que j’ai peur de vous, en fait. Mais, en réalité, je ne me construit pas, je n’avance pas. Je reste coincé entre vos théories sociologique du genre et idéaux féministes dépassés et les interactions hétérocissexistes de la société patriarcale dont je n’arrive pas à vraiment m’extirper. On ose pas parler fort, on ose pas faire de gestes brusques, on ose pas se défendre. Contre les mecs cis, contre les meufs cis. Une idée de comment ça nous met en danger? Non ? De comment je me suis fait harcelé par un mec cis dans notre squat mais que je pensais que c’était pas possible parce-que « j’étais un gars »? Alors épuisé car j’avais en charge tout le travail invisibilisé de care, de gestion des problèmes collectifs de dépassement de consentement ? Que je défendais vos réus non-mixtes meuf-trans(phobes) dans lesquelles vous m’avez fétichisé face aux machos qui veulent m’inclure avec eux. Que je vous ai demandé de l’aide mais vous ne m’avez pas aidé, parce que quand même, il est séduisant le mâle alpha du squat… Et que j’ai pas pu me défendre de manière directe par peur d’adopter des codes virilistes. Et parce que les tapes dans le dos viriles des mecs cis hétéros dyadiques, les grattage de couille devant moi « parce que t’es un mec », les « elle est charmante ta pote », vous croyez qu’on les vit comment ? Mais qui nous soutient dans ces moments là?

Faire la police du passing, c’est complètement zapper toute prise en compte de transidentité pour appliquer des critères cis sur des individus pour compliquer ou empêcher leur transition. (…) Et tant pis si tu deviens fou parce que tu voulais quitter un monde d’injonctions sexistes et au final on te flique quand même au moins autant. Et tant pis si tu subis la violence médicale et administrative en plus de ça. Non. Déso, t’es un mec. Et on soutient pas les mecs. (…) Mais dans le cas dont il est question ici, ça dit surtout aux assignés meufs, qui subissent le sexisme, la violence physique et morale, que si ils ont le malheur de trahir ils pourront bien crever la gueule ouverte on les aidera pas. Parce qu’on oubliera pas « que ce sont des mecs ». Il faut qu’ils aient peur de transitionner. Il faut qu’ils réaffirment constamment qu’ils ne sont pas solidaires avec les mecs cis. À la limite ils peuvent se montrer rassurant en rappelant constamment qu’ils ne sont pas vraiment des mecs.(Esmée Alda, 2018, Un peu de solidarité Trans)

Votre transphobie. Petit rappel. Quand on était gosses, ados, puis adultes, c’est aussi vous, les meufs cis hétéras, enfants, ados et adultes, qui fliquiez nos corps, nos expressions, nos comportements, nos sexualités, nos gestes. Tu veux pas t’épiler? Pourquoi tu t’habilles en sac? Tu crains ! Gouine ! T’as des problèmes avec ta sexualité toi… T’es lesbienne? Met pas ça, c’est taillé mec, c’est pour les mecs. T’es si belle comme ça. T’es moche ! Tu ressembles à rien. Met un soutif ! Les moqueries, les rejets, les évitements. Votre honte d’être avec nous. Les sourires moqueurs en coin si on essaye de se binder. T’es sur que tu veux prendre de la testo ? Tu veux pas faire du sport plutôt ? Hum… un peu court tes cheveux quand même. Au mieux, le côté tomboy est un peu cool, si ça va pas trop loin. Vos solidarités hétéros avec les mecs cis qui vous plaisent, des fois vos amoureux, alors qu’ils nous harcèlent. Ca suffit comme exemples ? J’en ai plein en réserve dans mes souvenirs et anecdotes racontées par mes frères trans si besoin 😉

Quand en plus on commence a vous plaire. Et si on fini par sortir vivant du chaos du début de transition d’une violence sans nom. Une fois qu’on s’est retrouvés sans logement, avons perdu la plupart de nos ami.e.s et famille, avons été agressés verbalement, sexuellement, physiquement, pris conscience de l’ampleur de la haine sociale, étatique et médicale envers nos existences, été soumis au pouvoir médical et administratif, perdu notre taf, que nos pensées, d’une noirceur dont vous n’avez pas idée, ont tourné sans cesse dans nos tête fatiguées, seuls et isolés, avec la rare aide de nos pair.e.s trans, inters, certain.e.s gouines et pédés complices, souvent dans des états aussi déplorables que nous. Une fois qu’on a évité à la tentation de se foutre en l’air, pour ceux qui l’ont évité, parce-qu’on est nombreux à y rester, hein. Quand enfin on commence à se construire fébrilement sur un paysage de ruines aux allures post-apocalyptiques. Quand on parviens à poser des limites, à s’émanciper, à sourire, rire et chanter de nouveau, même épuisés. Avec surprise, vos regard sur nous se transforment en fascination, en désir, parfois fleurtant avec la fétichisation. Vous flirtez avec nous, même les hétéras. Et nous on comprend plus rien. Qu’est ce que vous voulez ? Qu’est ce que vous attendez de nous? Tant d’années a se penser laids, monstrueux et ridicules. Finir par accepter que plus on va continuer, plus la société nous verra comme de plus en plus moches. Pour qu’après tout ça, vous nous trouviez beaux et brillants ? Mais d’où ?

Vous cherchez des nouvelles expériences passionnantes? Des mecs qui sont pas des oppresseurs, qui sont pas comme les mecs, un peu des mecs mais pas trop? Cette beauté androgyne queer fascinante à la mode de la subversion? C’est ça que certaines d’entre vous vous dites? Et nous on se dit ben pourquoi pas, hein, c’est pas comme si on n’était pas en manque grave d’affection, souvent. Mais de suite on se dit : comment ça va se passer? Comment mon corps sera perçu dans l’intimité? Comment dois je me comporter? Dois-je adopter des codes de mecs hétéros ? Serais-je compris, aidé et soutenu, face à une situation transphobe? A aucune seconde, on ne pense à nous, nos désirs, nos envies dans tout ça. On ne pense qu’à survivre.

Les mecs trans que nous sommes ne sont pas les mecs parfaits descendus sur terre pour déconstruire l’hétérosexualité et le machisme pour vos beaux yeux. (Ptilou, 2017, Nous ne sommes pas vos fantasme révolutionnaires).

Mais vous étiez où pendant qu’on se noyaient? Quand tous les aspects de nos vies s’écroulaient, qu’on était seuls dans nos questionnements personnels et politiques ? Quand on avait envie de mourir ? On était sans doute moins attirants et sexy à cette époque, hein, ben ouais… Mais genre vous venez nous voir là, maintenant, après tout ce qu’on a traversé tout seul avec des litres de larmes pour réussir à sourire et rire aux éclats de nouveau, ce sourire que vous complimentez allègrement. Sais-tu ce qu’il m’a coûté ce sourire, et ce qu’il me coûte encore? Où étiez vous quand je pleurais toutes les nuits enfermé dans ma chambre? Où étiez vous quand on se faisait intimidés enfants et ados ? Quand les mecs cis nous serraient la mains en se foutant de notre gueule « parce que t’es un mec non ? » ? Quand je me suis fait aggressé sexuellement par mes amis d’enfance ? Quand vos petits amis se foutaient de nos gueules et nous interdisaient de vous toucher « parcequ’on a l’air de gouines »? Quand vous nous disiez de pas approcher vos mecs qui sont nos potes « parcequ’on fait trop meufs »?

En tant que mec trans afab inter politisé, je suis le premier a voir toute interaction cishétérosexiste, partout, tout le temps. Et à gueuler pour que ça s’arrête, à donner du care aux oppréssé.e.s, à argumenter comme une féministe castratrice radicale extrémiste (et l’assumer), à checker pour vérifier que tout va bien. Au travail, dans les squats, dans les soirées, dans la rue. Mais moi j’en ai marre de tout voir, de tout comprendre, de tout analyser, de réagir a chaque fois. Je suis a bout de force et d’énergie, force et énergie dont j’ai besoin pour moi, ma vie, ma survie, ma transition. Et vous, en scred, vous venez me dire qu’heureusement qu’il y a des gens comme moi en mission, car vous savez que en cas d’agression, vous pouvez compter sur moi. Ben déso, je peux pas en dire de même pour vous. Marre qu’il n’y ait rien en retour. Marre que vous ne nous protégiez jamais sur les questions queers, trans et inters. Marre que vous rigoliez aux blagues pédéphobes et transmisogynes des mecs cis. Marre que vous nous posiez des questions sur notre sexualité. Marre que vous nous parliez de vos avis et inconforts sur nos soeurs meufs trans et nos frères hommes trans enceints. Marre que vous ne preniez pas position.

Nan, mais honnêtement, vous vous êtes crues où ? Vous osez nous demander ce qu’on pense du patriarcat en tant que mecs? Vous osez venir nous dire qu’on sort toujours vainqueurs des conversations, nous? Nous demander pourquoi on confirme les normes de genre? Mais ça fait combien d’années, que je vous ai dit que je suis pas une meuf? Combien d’années que vous vous en carrez et que vous me genrez au féminin, m’incluez dans votre cissexisme sans cesse. Lâchez-moi avec votre pseudo subversion du genre : regardez-vous on en reparlera après. Enfin, non, revenez pas m’en parler en fait, déso, pas le time. Juste sortez de ma vie.

Nous ne sommes pas vos fantasmes révolutionnaires émancipatoires. (Ptilou, 2017, Nous ne sommes pas vos fantasme révolutionnaires).

Vous avez cru que vous aviez le droit de demander aux mecs trans de démontrer l’existence du sexisme et de l’hétéropatriarcat, comme ça, tranquilles? Nan mais vous avez cru quoi? Vous croyez que vous pouvez parler de nos vies, de nos oppression, dire ce que vous en pensez personnellement et politiquement depuis vos points de vus cis? Cissexiste et transphobe, souvent hétérosexistes? Que notre passing, si on l’a, est à votre service pour vous confirmer que vous êtes bien oppressées ? Mais vous croyez qu’on viens d’où? Qu’est ce que vous croyez que vous sachiez qu’on ne sache pas déjà, plus profondément? On n’est pas vos outils, vos arguments politiques.

Pourtant, lorsqu’il s’agit de déterminer la place politique des hommes trans on nous donne assez peu la parole (oui c’est un euphémisme). Que ce soit pour faire de nous des oppresseurs qui n’ont tout simplement pas voie au chapitre ou nous considérer comme de gentils agneaux tous doux, il semblerait que les femmes soient les plus à même de porter ce « débat ». (…) Au final, la seule existence des hommes trans dans les échanges concernant le féminisme, c’est quand il s’agit de décider si nous sommes des oppresseurs. (Monsieursilvousplait, 2017, Mecs trans et féminisme)

Vous vous êtes déjà demandé comment nous on était censés se construire dans toute cette merde? Entre une société patriarcale qui veut notre mort et une « résistance féministe », censée nous aider à nous émanciper, mais qui nous surveille et nous contrôle (et nous force a nous auto-surveiller et contrôler). Entre flicage et fétichisation de nos masculinités? Ajoutez à cela les PTSD cumulés des afab que vous connaissez, des queers, des trans et parfois des inters : on a le droit de faire quoi, de vivre quoi, au juste, svp ? A quelle dimension spatio-temporelle on peut avoir accès, en fait?

On ne peut pas vouloir détruire les normes hétéropatriarcales d’une part, et tordre nos identités pour les faire rentrer dans le moule d’autre part. (Ptilou, 2017, Sortir du placard trans).

Mais nos masculinités, nos identités, nos expressions, nos comportements, nos corps : se sont les nôtres, vous avez cru quoi? On les gère comme on veut, comme on peut dans cette société de merde. On vous a pas donné de droit de regard ou de flicage sur nos vies, nos choix, nos masculinités, nos comportements, choisis par envie et/ou contraints par stratégie de survie. Nan mais sérieux vous vous êtes crues où? Vous avez cru que c’était open bar ?

Certains des nôtres sont morts, se sont suicidés, à cause de vos raccourcis politiques. Vous connaissez cette expression, sortir les couteaux, parce que expliquer et répéter ça sert à rien ? Aujourd’hui je vous veux plus, vous et vos mots et les restes de vos mots dans ma tête, dans mes pattes, dans ma transition, dans mes choix, dans mes découvertes. Que ça finisse en passing de mec cis parfait ou en grosse folle de tapette (pour reprendre l’expression d’une amie trans), ça vous regarde pas, c’est pas votre business. Ce sera pour moi, mon chemin. Pas pour répondre à l’injonction à « déconstruire le gender », ni pour vos beaux yeux fétichisants et jugeant de l’arbitre de la « destruction du patriarcat ». Les trans ont autres choses à s’occuper que de subvertir ou confirmer les normes de genres (pour mon plus grand malheur, je ne retrouve pas l’auteurice trans de cette formulation). Si vous continuez a être transphobe et nous fliquer, je me défendrai, peu importe si ça vous paraît trop violent, trop masculin, trop viril, trop testostéroné. Vous ne m’avez fait aucun cadeau et m’avez enfoncé dans les pires moments de ma vie, quand j’avais le plus besoin de votre aide. Allez faire chier les mecs cis hétéros dyadiques blancs valides et lâchez-nous, parce qu’en attendant, c’est eux qui s’en sortent bien, et c’est eux qui nous agressent, nous violent, nous tuent. Remember Brandon Teena. C’est pas nous qui risquons de vous trahir, c’est vous qui nous avez trahis. C’est à vous de vous positionner, pas à nous.

Sans flics, on transitionnera mieux. (Esmée Alda, 2018, Un peu de solidarité Trans)

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PS : Evidemment, vous êtes pas toutes comme ça.

Références :

Esmée Alda, 2018, Un peu de solidarité Trans. https://aldarone.fr/un-peu-de-solidarite-trans/

Leel, 2017, Frères. https://leel-words.com/2017/06/05/freres/

Monsieursilvousplait, 2017, Mecs trans et féminisme. https://monsieursilvousplait.wordpress.com/2017/02/17/mecs-trans-et-feminisme/

Ptilou, 2017, Nous ne sommes pas vos fantasme révolutionnaires. https://ptilou42.wordpress.com/2017/10/27/nous-ne-sommes-pas-vos-fantasmes-revolutionnaires/?fbclid=IwAR1NkBDmEdu3H-4gAauM1dfsaXmeEW8qej4FViEVOrgQeqYjWMG1bFcQVkw

Ptilou, 2017, Sortir du placard trans. https://ptilou42.wordpress.com/2017/06/14/sortir-du-placard-trans/

Supplément :

« Selon Bailey (1998, p. 108), la notion de privilèges se caractérise par les quatre éléments suivants :
(1) Les avantages acquis par le biais des privilèges sont toujours immérités et accordés systématiquement aux membres des groupes sociaux dominants
(2) les privilèges dont bénéficient les membres de groupes dominants, simplement parce qu’illes sont membres de ces groupes, ne peuvent presque jamais être justifiés
(3) La plupart des privilèges sont invisibles ou ne sont pas reconnus comme tels par celleux qui les ont
(4) le privilège a une qualité de “joker” inconditionnelle qui étend ses avantages pour couvrir une large variété de circonstances et de conditions. »

 

(1) benefits granted by privilege are always unearned and conferred systematically to members of dominant social groups ; (2) privilege granted to members of dominant groups simply because they are members of these groups is almost never justifiable ; (3) most privilege is invisible to, or not recognized as such, by those who have it ; and (4) privilege has an unconditional « wild card » quality that extends benefits to cover a wide variety of circumstances and conditions.
Source : Baril, 2013. Transsexualité et privilèges masculins.
Source originale : Bailey, 1998. Privilege : Expanding on Marilyn Frye’s « Oppression » (p. 108).

https://booksc.xyz/ireader/9602955?fbclid=IwAR3NDdW_Rh_J9Hjzbd32g9LVpE6UyqXGFRI2dYdLltz7ck8QMjLfG9xrSAk

Aussi selon Bailay, 1998,  la différence entre privilège immérité et avantage acquis :
« To possess any kind of advantage is to have a skill, talent, asset, or condition acquired-either by accident of birth or by intentional cultivation-that allows a person or a group to rise to a higher rank, to bring themselves forward, to lift themselves up, or otherwise to make progress. Privilege, in the sense that I will be using the word, is by definition advantageous, but not all advantages count as privilege. Advantages that are not privilege I will call earned advantages. Earned advantages are strengths which refer to any earned condition, skill, asset, or talent that benefits its possessor and which under restricted conditions helps to advance that person. (…) Privilege also helps to move a person forward, but unlike the advantages described above, privilege is grunted and birth is the easiest way of being granted privilege. »
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Colère débordante

Content Warning : transphobie, classisme, dysphorie de genre, body shaming, violence

Tant de colère et tant de violence et tant de colère en moi qui me broie, je n’arrive plus à rien faire, je ne parviens plus à rien penser d’autre que la violence et que la colère qui m’étouffent et me mettent dans un état si violent, si chaotique, si rageux, je me sens comme Surt seul dans le Muspell avant que tout autre être n’existe, c’est comme si tout le Muspell brulait et hurlait en moi et désirant sortir et tout détruire, les muscles me font mal, ma tête me fait mal, mes pensées me font mal, je brûle tellement que je pleure sans larmes, et j’étouffe, et les deux soutifs de sport, qui remplacent mon binder que je ne parviens plus à mettre, sont hyper serrés, ils me lacèrent les épaules. Et mes muscles qui manquent d’activité physique sont si crispés et je pleure et je rigole en même temps, j’ai mal à la nuque. Mais qui, qui va recevoir toute cette violence, qui peut la réceptionner ! Je ne vois même plus la magnifique empreinte de dinosaure devant moi, je lutte, je la regarde, je dis, je répète, je te vois, reviens, reviens à la réalité, reviens, retrouve-toi, mais la douleur et la haine sont là et la dysphorie, mon frère, et la dysphorie. Ce terme est problématique je sais mais c’est un mot que la communauté utilise souvent pour décrire cette putain d’expérience où on rejette nos propres caractéristiques sexuelles. Je ne supporte plus ma poitrine. Elle est énorme, je la vois trop, tout le monde la vois, elle est compressée sous deux soutifs hyper serrés, je veux les enlever et mes seins avec. Je les supporte plus ces mecs cis torse poils qui pissent partout sans regarder, sans m’avoir vu, et que je vois pisser. Leurs blagues, leurs harcèlements quotidiens, leurs commentaires sur mon corps, mon cul, mes seins. Et l’autre bourgeoise là avec son « les zonards, ah les zonards là-bas avec le linge étendu partout tout le temps et tous ces gosses ils sont combien là-dedans » en parlant de la famille d’Evan, l’enfant sourd avec qui je me suis fait pote. J’ai tenu le sexisme, l’homophobie et la transphobie, j’ai expliqué et ré-expliqué, avec des sources sociologiques et scientifiques, les notions de réflexivité tout ça. Mais le mépris de classe, ma sœur, le mépris de classe. Comment peut-on parler comme ça de genstes ? J’ai envie de vomir, de mourir ou de les voir mourir, mais que l’un des deux se passe par pitié on ne peut supporter de vivre en même temps, dans ce même monde, sous ce même ciel, et faire partie de la même équipe et chercher les même fossiles. Et ma tête bourdonne, ça fait des vagues qui brouillent mes pensées, qui noient mes idées, qui liquident mes identités, qui emportent mes rêves et je ne les retrouve plus. Pourtant ils sont là, justes en face de moi, mais je ne les vois plus, et eux non plus, ils ne me voient plus. Et les angoisses et les boules dans la gorge, j’étouffe, j’étouffe, je n’en peux plus. Mon dos est si crispé et tendu, j’en peux plus. Je ne sais pas où aller, il n’y a pas de sortie, pas d’en dehors, pas d’échappatoire, aucun endroit pour relâcher mon dos même pas en étudiant les paysages et les êtres vivants disparus depuis des millions d’années avant l’apparition de la civilisation capitaliste, patriarcale et colonialiste occidentale. Je me souviens pourtant, avant, quand je ne comprenais pas, quand je ne nommais pas, quand je ne voyais pas, tout ça. Quand c’était beau. Si beau et coloré. Alors, vous qui m’admirez, pour ce que vous nommez « détermination » et « courage », comment pouvez-vous continuer à dire ces choses, à parler de moi, de là d’où je viens, comme ça. De celleux qui n’ont rien, de ceulles qu’on a toujours écrasé.e.s. On ne peut demander à une personne de supporter plus qu’elle ne peut. On ne peut demander à quelqu’un.e de tout expliquer, les oppressions, la réflexivité, la violence et continuer à lui demander de continuer à travailler sur une thèse. J’ai mal. J’ai mal. J’ai mal. Je ne sais où aller. J’ai quelques ami.e.s dans le même état que moi, ou pire. Ma mère, ma seule famille, m’a dit « t’as pas des ami.e.s à qui dire tout ça ? ». Je n’y arrive plus. Pourtant je regarde, ce sont des empreintes de dinosaures fossilisées, c’est fantastique, tu vois, cet.te dinosaure, là, iel a marché là, il y a des millions d’années. C’est fantastique non ? Mais j’ai perdu les couleurs, je ne vois plus les formes, et l’excitation de ces découvertes. Noyé, écrasé, balayé, détruit par des paroles négligées de dominants qui ont tout. Et qui pourraient se taire. Mais ils ne le font pas. Je pensais leur expliquer, j’avais de l’espoir. Mais ils ne se taisent pas. Ils rient. Et continuent de parler. Et si tu t’énerves, ils se dressent devant toi. Et là t’as compris, que de place, parmi eux, tu n’en as pas. Où une fausse place, en fait, sous condition. Sous condition de la mettre en veilleuse, de te taire, de t’assimiler, de sourire gentiment même si tu pleures en dedans. Et si tu expliques mieux, avec références biblio et tout, aujourd’hui on va te dire « non », mais demain, ils vont s’approprier ces savoirs « subversifs » pour leur propre profit. Et toi, pendant ce temps-là, tu fais des cauchemars, tu refais des recherches pour être sûr que t’as pas rêvé ou déliré, tu cumules les burn-outs, t’arrive plus à dormir, tu pleures ou tu hurles dans ta colère, seul, intérieurement. Et personne ne viendra te chercher, personne ne te prendras dans ses bras, personne pour venir s’assoir à côté ou en face de toi, te regarder dans les yeux, et te dire « je te vois, je te reconnais » ou ne serait-ce qu’un simple « pardonne-moi ».

Ca y’est, les larmes coulent. Je suis seul sur le chantier de fouilles. J’entends le froissement des bâches et des fines feuilles d’aluminium, l’eau couler plus loin, les bruits d’une écrevisse qui se balade juste derrière moi. Je sens le vent, un peu le froid. Le soleil se couche, j’entends les hirondelles. Je suis assis sur l’argile, à côté du magnifique moule naturel en grès d’une empreinte de main de sauropode fossilisée en quatre dimensions : les trois dimensions de l’espace, et le mouvement de la main s’enfonçant dans la boue, un morceau de temps. Elle fait presque un mètre de haut, on voit nettement l’empreinte doigts qui se sont enfoncés dans l’argile. Il y a aussi les lignes créées par l’impression des écailles de la peau de la main en mouvement, s’enfonçant dans le sol. C’est beau.

Enfants queers, je vous promet que les animaux avaient et ont une diversité de formes, de comportements et de sexualités infinie. Enfants intersexes, je vous promet que les mâles et les femelles n’existent pas, que ce sont des termes dangereux, qui ne permettent pas de penser la réalité de la diversité des corps sexués. Enfants gays/bi.e.s, je vous promet que pleins d’animaux, peu importe leur corps et caractéristiques sexuelles, vivent ensemble, s’affectionnent sans pour autant se reproduire ou souhaiter le faire. Enfants trans, je vous promet que les codes et les expressions de genre chez les autres espèces sont bien plus fluides que ce que les scientifiques et les reportages laissent paraitre. Enfants prolétaires et handi.e.s, je vous promet que la nature n’est pas une lutte permanente pour la survie, entre les plus forts et les plus faibles, ce n’est pas une compétition. Ce ne sont pas celleux qui sembleraient plus fort.e.s, selon des critères capitalistes et élitistes, qui survivent à chaque fois.

J’essuie mes larmes.

Je viens seulement de délivrer le surplus de colère et de violence qui débordais de la surface. Il en reste tellement mais ce texte m’aura permis de survivre sans tout détruire, moi-même ou les autres… jusqu’à demain peut-être. Il faut que je rentre, rejoindre les autres. Je revois un peu les formes et les couleurs, jusqu’à demain au moins, j’espère.

 

Texte écrit sur le vif, le 01/08/18 sur un chantier de fouilles, très peu modifié à postériori.

Trucs de mectranspédés

Pédé, c’est être attiré par une diversité de masculinités
Chez les garçons, les filles et le reste d’entre nous

Mais c’est pas que ça

“Pédé!”, c’est l’une des insultes que t’as le plus entendue
Dans les cours de récrés, chez toi, au taf, dans la rue

Pédé, c’est ce malaise quand un mec cis
Te drague en te disant que t’es belle

Pédé, c’est l’insulte qui te faisait péter un plomb
Mais tu comprenais pas vraiment pourquoi

“J’ai toujours su que j’avais un côté pédé”,
C’est ce que te répond ton ex à ton CO

Pédé, c’est se rendre compte que tu resteras queer
Quoi que tu fasses, avant, pendant, après transition

Pédé, c’est une manière réapproprier tes relations
Où tes exs t’ont bien mis dans une place de meuf

Pédé, c’est avoir hâte d’avoir un minimum de passing
Pour oser de nouveau mettre une robe et se maquiller

Pédé, c’est quand ta simple présence questionne
Les mecs cis hétéros que tu attires ou intrigues

Pédé, c’est aussi se permettre d’envoyer balader le passing
De toutes façons on sera jamais assez bien pour les cis

Pédé, c’est une revanche contre toutes ces fois
Où on t’as insulté de sale gouine au collège

Pédé, c’est un moyen d’assumer sa féminité
Et de lâcher les normes de la cishétéronormativité

“Oh le Péd…”, c’est ce qu’a laissé échappé ton collègue
Vexé de perdre au babyfoot contre toi, pas encore outé

Pédé, c’est se permettre de garder une androgynie
Et prendre un peu moins durement le mégenrage

Pédé, c’est quand tu vois certains mecs trans
Et que tu sais plus si t’y vois un frère ou un crush

Pédé, c’est comme un style ou une identité
Une façon d’être un garçon ou masculin

Pédé, c’est l’insulte qu’on te gueule dans la rue
Mais que tu prends pour un compliment

“Mais, t’es pédé ou quoi?!”, c’est ce que tu a très envie de dire
A ton collègue misogyne après des semaines de harcèlement sexuel

Pédé, c’est parfois un crush réciproque avec un pote cishet
Mais pas pour les même raisons et tu sais déjà que c’est mort

Pédé, c’est la seule masculinité alternative à la virilité
Dans cette société basée sur les normes et la binarité

Pédé, c’est juste ma manière d’être un gars trans
Une revanche envers mon assignation de naissance

Androgyn Android

 

Texte écrit pour la brochure Les Garçons Délicats (2018)

Photo prise sur un mur de Londres, lors d’un voyage au printemps 2017

Coming out : je suis intersexe

Je suis né avec des caractéristiques sexuelles qui ne correspondent pas aux définitions binaires typiques des corps “mâles” et “femelles” établies par notre chère société patriarcale occidentale. Et ce, au-delà du sexisme, de la transphobie, du cissexisme et de la queerphobie que je subi par ailleurs.

Les personnes intersexes sont très diverses et présentent une constellation de possibles variations, qui peuvent concerner différentes caractéristiques sexuelles comme les organes génitaux internes ou externes, les gonades, les taux hormonaux, les chromosomes, l’absence ou les rythmes de la puberté, les caractères sexuels secondaires (la répartition et l’abondance des graisses ou de la pilosité, poitrine, voix, stature, musculature, proportion hanches/épaules etc.)… Ces variations peuvent apparaitre tout au long de la vie des personnes, pas seulement à la naissance, ou in utero. Les personnes intersexes subissent une oppression spécifique, l’intersexophobie, qui peut être médicale (pathologisation, mutilations et traitements hormonaux forcés à différents moments de la vie, silence des médecins…) et/ou sociale (invisibilisation, violences physiques et/ou psychiques, exotisation, mise à distance, moqueries, rejet, administration…). Les personnes qui ne sont pas intersexes sont dites dyadiques (elles ont donc le privilège de ne pas subir l’intersexophobie). Les manifestations de l’intersexophobie varient en fonction de l’environnement social des personnes (époques, cultures, sociétés, classes sociales…), et peut s’articuler de manière très complexe avec d’autres oppressions (classisme, racisme, validisme, âgisme, sexisme, misogynie, transphobie, cissexisme, psychophobie, islamophobie, putophobie, queer/lesbo/gay/bi/pan/ace/arophobie…).

La réaction de mon entourage à une variation est de m’avoir trop souvent renvoyé l’image d’une sorte d’être éternellement pur, angélique, asexué, sans-âge, qui ne grandit ou ne change pas. Merci donc à l’avenir de ne plus me renvoyer cette image exotisante, même si vous la pensez positive (ex: arrêter d’avoir une hyper-réaction d’étonnement à chaque fois que je dis mon âge ou en faire un sujet de discussion “phénoménal”, de me dire que je suis ou de rester “pur”, me paternaliser en me traitant en “mignonne petite personne”, me dire que c’est ma faute ou psychologique si je grandis pas ou que j’ai “l’air éternellement jeune”, me répéter que je suis/ai l’air pré-pubère, dire en rigolant que ma “première puberté” c’est celle de ma transition, me répéter que je suis “bizarre”, “intéressant.e”, “atypique”, “curieux.se” etc.). Mon corps, même s’il n’est pas dans la norme dyadique et cis, est ok comme il était, est et sera, avant, pendant et après transition! Je ne suis pas “trop” ou “pas assez” de quoi que ce soit!

Bien loin d’être la jolie fille cis hétéra dyadique qu’on a voulu me faire croire que j’étais et deviendrais, le garçon trans inter pédé a une rage infinie envers le cistème binaire du sexe/genre qui fais croire que les êtres humain.e.s (et de nombreuses autres espèces) se divisent en deux catégories naturelles, biologiques, mutuellement exclusives, complémentaires et hiérarchisées (les “hommes cis dyadiques hétéros masculins virils dominants” et les “femmes cis dyadiques hétéra féminines maternelles dominées”), et qui travaille, à chaque instant, à supprimer, corriger, contrôler, torturer, mutiler, pathologiser, invalider, invisibiliser, déshumaniser et isoler tous les corps, identités, expressions, comportements et (a)sexualités qui en dévie. Je suis encore davantage véner contre les sciences naturelles, qui essentialisent et naturalisent le paradigme de la binarité du sexe/genre à coups de « c’est prouvé scientifiquement », de « vérité vraie » universelle, d’objectivité et de neutralité en prétendant décrire le monde vivant tel qu’il est.

Je suis inter, trans, assigné fille à la naissance, pédé, je m’injecte artificiellement de la testo quand j’en ai envie et j’ai fait deux IVG : je suis l’ennemi du patriarcat et j’oeuvrerai sans cesse jusqu’à l’anéantissement simple, total, radical et sans condition de ce cistème binaire meurtrier, et de son complice le capitalisme.

Avec rage

Androgyn Android

Pour en savoir plus sur l’intersexuation : https://ciaintersexes.wordpress.com/
Merci à Lostopium pour son magnifique dessin (http://lost-opium-artblog.tumblr.com/)

Etre ange

Ce texte très personnel concerne mes questionnements sur mon éventuelle intersexuation (écrit comme une chanson, en écoutant Where is my Mind des Pixies)
De fait, certaines formulations sont sans-doute maladroites.
Si elles sont problématiques, n’hésitez pas à me le faire savoir.

Lien de l’artiste Lostopium : http://lost-opium-artblog.tumblr.com/

CW : sexisme, homophobie, transphobie, intersexophobie, dépassement de consentement, mention d’oragnes génitaux, violences médicales.

Petit j’avais un ami plus grand
Un garçon gentil aux cheveux châtains bouclés
Il avait toute la collection de Dragon Ball Z

Des années plus tard, je l’ai revu une fois
Je le regardais, il avait l’air absent sur le canapé
Ma mère m’a dit “Ben oui, Mario, il a grandit”

Et pourtant, tu m’apprenais à jouer à Sonic
Lovés derrière le canapé, cachés sous un drap
On mangeait des popcorns grillés sur une lampe

J’avais trois grand.e.s ami.e.s d’enfance
Une fille plus jeune et deux garçons de mon âge
Nous nous voyions souvent, vivions parfois ensemble

J’étais un gamin sauvage aux longs cheveux noirs emmêlés
Toujours torse et pieds nus, couvert de bleus et de griffures
Je n’avais peur de rien, à part du temps qui passe

Et nous marchions pieds nus, dans la forêt, dans le sable
Nous courrions au coucher du soleil en longeant la plage
Nous montions des cabanes dans nos chambres, dans les arbres

Les adultes me disaient que j’étais jolie
Que plus grande, je serai très belle,
Tu étais jalouse, mais moi j’aimais pas ça

En face du miroir je disais :
“Maman, regarde, j’ai la machoire un peu carrée”
“Mais non, ma fille, tu as un visage fin!” elle me répondait

Et pourtant les adultes nous ennuyaient
Nous les fuyions, nous leur désobéissions
Nous nous écrivions des lettres avec un code secret

Le corps, le sexe, le genre avaient peu d’importance
Je ne voulais pas grandir, je ne voulais pas que ça change
Vous me trouviez souvent étrange

Puis vous avez changé, vous avez grandis
Plus grand.e.s, plus de formes, plus de poils
Et vous vous disiez de moi “Elle ne change pas”

Et pourtant on allait voire les éclipses de soleil
On collectionnais les pièces, les timbres, les pierres
On se baignait la nuit dans l’eau glaciale de la crique

Un jour on jouait aux cartes avec un copain
Vous compariez vos voix qui muaient
Alors j’ai dit “Ah oui, ma voix aussi elle mue!”

Et tu m’as regardé avec mépris, tu m’as dit
“Mais non la voix des filles, elle mue pas”
Alors je suis resté silencieux et honteux

Et pourtant on construisait des vaisseaux spatiaux
On était extraterrestres venus exterminer les terriens
On se bagarrait souvent et je te gagnais à la course

Vous regardiez amoureusement et libidineusement votre “sexe opposé”
Moi, vous me regardiez comme une sorte d’être pure et asexué
Quelque chose entre un garçon manqué et une fille pas terminée

Pourtant, j’avais vraiment beaucoup changé
J’avais tant de choses à vous raconter
Mais de place, parmi vous, je n’en n’avais plus

Et pourtant nous dormions souvent toustes ensemble
Parfois on s’aimait beaucoup les un.e.s les autres
Pas toujours en même temps, et jamais on se le disait

Ta copine me disait “t’approche pas de mon mec”
Ton copain me disait “ne la touche pas comme ça”
Vous, vous regardiez ailleurs avec un sourire gêné

Alors je me suis fais une fierté de cette image
D’un éternel enfant androgyne qui ne grandirait pas
Et Peter Pan m’emmenait souvent au Pays Imaginaire

Pourtant, on éclatait de rire tout le temps
Y’avait que nous qui savions pourquoi
On se disait tout, partagions tous nos secrets

Parfois j’espérais qu’un jour on se rendrait compte
Que mon corps n’était pas vraiment “femelle”
D’autres fois je me demandais si c’était pas psychologique

Bien plus tard, des règles sont arrivées, des seins ont poussé
Et je me suis seulement dit : “Ah, bon, tout est normal alors ? »
Je ne me rappelle pas bien si j’étais plutôt déçu ou soulagé

A cette époque, j’avais des nuits et des jours agités
Dans mes rêves je ne parvenait pas à courir, ni parler
Je me débattais contre des dizaines d’hommes sans visages

J’ai tenté en vain de m’épiler les jambes, de m’habiller “en fille”
Vous me voyiez comme une fille coincée et mal dans sa peau
Tu m’as même dit une fois l’air sérieux “franchement tu craint”

Un jour, à son anniversaire, j’étais déguisé en Anakin Skywalker
Je me demandais avec quoi je pourrais me binder le torse
Mais avec les adultes tu m’as regardé avec un sourire moqueur

Et pourtant dans nos jeux imaginaires comme d’habitude
J’étais souvent ton meilleur ami, ton frère ou ton amoureux,
Parfois fille travestie en garçon ou garçon déguisé en fille

Plus tard encore, on est sortis tous les deux ensemble
Passif, allongé et sans bouger, je me suis laissé faire
Etre encore “pucelle”, ça allait pas le faire

Pourtant, une sexualité consentie, j’en avais déjà une depuis longtemps
Mais la sexualité entre enfants assigné.e.s filles n’est pas considérée
Bien plus tard tu m’as dit : “je savais que j’avais toujours été un peu pédé”

Pourtant nous dormions ensemble été comme hivers
Dans la grange, les cabanes ou dans les bottes de paille
Et tu me regardais souvent gentiment

Tu me disais que mes biceps étaient impressionnants
Tu me disais que j’étais une fille bizarre et exceptionnelle
Qu’avec moi tu avais plein de choses à apprendre

Mais moi je me sentais exotisé et mis à distance
Je voulais juste retrouver notre complicité d’enfance
C’est après un des tes regards que j’ai cessé de me mettre torse nu

Et pourtant nous mangions du blé grillés
Nous sauvions les animaux en danger
Et tu me souriais souvent maladroitement

Les gynécos et mes autres partenaires m’ont dit des mots sans images
“étroit”, “petit”, “en arrière”, “paroi fragile”, “saigne facilement”
J’y faisais pas attention, j’y connaissais rien, je n’ai jamais regardé

Puberté tardive, cycles irréguliers, je pensais que c’était psychologique
J’avais mal, mais je ne disais rien, je ne savais pas que je ne voulais pas
Rejeté et rejetant votre binarité, je disais que je n’avais pas de genre

La nuit j’observais les nébuleuses et la voie lactée
J’essayais de comprendre comment les galaxies tournaient
Mesurait les occultations, comptait les étoiles qui filaient

Il m’a fallu des années pour apprendre le consentement
Pour ouvrir le placard où était terré le gamin sauvage
Et comprendre que j’étais juste un garçon trans plutôt pédé

J’étais fier d’être trans, j’ai compris ce qu’était l’identité
Plus besoin de justification biologique : je ne voulais pas
Que ma transidentité soit expliqué par mes androgènes

J’étudiais la biologie, l’écologie, le développement
L’évolution des espèces, les mécanismes d’adaptation
Je cherchais les paysages et les animaux disparus

Mais juste avant de prendre ma première injection de T en sauvage
Sans savoir pourquoi, toustes les trois, vous avez envahi mes pensées
Est-ce que ça signifiait que j’avais enfin accepté de grandir ?

Je pleurait, me demandait : Et si j’avais transitionné avant?
Si j’avais fait ma puberté avec vous, en même temps?
J’aurais pu grandir, avoir une place et un corps parmi vous?

La semaine dernière, deux copaines célébraient mes changements
Le premier à dit “T’as vu, c’te magnifique deuxième puberté!”
L’autre a répondu “Ahah! C’est pas sa première, de puberté?”

Mais ma puberté tardive, mes cycles absents, irréguliers,
Je n’y suis pour rien, c’était pas psychologique, pas volontaire
C’était pas à cause de ma transidentité, ou ma réticence à grandir

Alors s’il est certain que je n’ai jamais été fille
Ce peut-il aussi que je n’ai jamais vraiment été “femelle”?
Et qu’en plus d’être trans, je sois aussi intersexué?

Ca donne un peu le vertige, l’impression d’un vide
Ca ressemble au néant, à une histoire sans phrases
Comme quand on va se baigner et qu’on voit pas le fond

Je sais pas si je connaitrai mon taux d’androgènes
Au fond de moi, je savais bien que je le regretterais
Mais finalement ce n’est peut-être pas si important

Je serai toujours cet être ange garçon androgyne
Sans âge, ni vraiment adulte, enfant ou adolescent
On me le rappelle chaque fois que je dis mon âge

Dans les bois, on avait trouvé un cèpe énorme
Ma mère m’a dit “Ca doit être la maison d’un lutin!”
J’y croyais, et je me surprend à le chercher encore

Je ne transitionne pas pour devenir homme, adulte
Ce n’est pas pour grandir ou vous ressembler
Mais pour hurler que mon corps m’appartient

Ma voix gronde, mes muscles changent de forme
Mon pelage est plus longs, mon regard plus profond
Il semble que je me transforme en loup-garou

On se transformait souvent en animaux fabuleux
On allait voire les sirènes, les dragons et les licornes
Et on discutais avec les fleurs, les arbres et les chats

Je ne suis pas comme vous, les “humain.e.s normal.e.s”
Je suis parmi les monstres, les hybrides, les mutantes
Les bêtes curieuses qu’on exhibe, qui sont étonnantes

Les êtres qu’on ne touche pas, qu’on ne regarde pas
Les créatures qui n’existent que dans les légendes,
En plus d’être trans, je suis peut-être aussi intersexe

Et moi, androïde androgyne, perdu dans le futur, passé, présent
D’une société déjà cybepunk, dystopique et post-apocalyptique
J’essaye de trouver ma place, mon corps, mon existence et les miens

Androgyn Android

L’histoire des deux rangées

Je vais vous conter une histoire d’horreur

Une de ces celles qui font trembler de terreur

Les enfants assignés à la naissance avec erreur.

Qui les font s’enferment des milliers d’heures

Dans de vieux placards sombres et sans couleurs

C’est l’histoire des deux rangées.

Il était une fois un petit garçon aux longs cheveux noir, qui était souvent dans la lune. Un jour qu’il était à l’école (Vous savez, cet endroit terrible ou l’espace est découpé en pièces identiques, où le temps est haché par une sonnerie stridente. Là où quelques grandes personnes strictes et austères vous impose quand parler et quoi dire, quoi manger et quand dormir, où, quand et comment pisser…). Bref, un jour qu’il était à l’école, il s’amusait avec son copain, un (présumé) garçon aux cheveux courts et blonds platine, à pisser de toutes les manières possible et imaginable : debout, assis, accroupis, debout sur la lunette des chiottes…

Quand soudain, la sonnerie stridente retentit. Appel de ralliement incontestable, les deux enfants rejoignirent les autres devant la maîtresse, qui trônait devant la porte de la classe, et leur demanda :

« Rangez vous en deux rangs, une rangée de filles ici, une rangée de garçons là. »

Les enfants, obéissants, se placèrent rapidement, tels des pions prêts à démarrer une partie de jeu de stratégie. Là, le garçon aux cheveux noirs (qui a toujours eu peur de mal comprendre ce que les grandes personnes demandaient), d’un pas mal assuré, suivit son ami aux cheveux blonds, et se plaça à la fin de la file des garçons.

Suspens… On retiens sa respiration… Pourvu qu’il ne se passe rien… Bon… jusque là, ça a l’air d’aller… Ressenti l’enfant intérieurement

Jusqu’au moment où le regard sévère de l’adulte se posa sur le petit brun. Le moment qui suit sembla durer une éternité. L’institutrice tendit son bras, pointa du doigt le gamin inquiet, et d’un geste sur, pivota vers l’autre rangée.

« Non, toi, tu es une fille, tu dois aller te ranger dans la file des filles. » lâcha l’adulte, d’une voix qui ne permettait aucune discussion.

Face à cette autorité sacrée, le petit garçon aux longs cheveux noir, mal-à-l’aise et honteux, quitta la rangée des garçons pour rejoindre celle des filles, obeissant sans comprendre, sous le regard amusé des autres élèves.

« Voilà » fit la maitresse, mielleuse et souriante.

Deux (présumées) petites filles ricanaient. L’une lui dit :

« Bah alors, qu’est ce que tu fais ? T’as une robe en plus ! »

Là, le petit garçon regarda le bas de la robe qu’il portait. Confus, une multitude d’images en forme de questions se bousculèrent dans sa tête : « Je suis une fille ? Quel rapport avec cette robe ? Et pourquoi est-ce que tout ça paraît logique à tout le monde ? ». Faute de mieux, le petit garçon, se réfugia mentalement dans un petit placard qu’il fermait d’avantage chaque jour, jusqu’à en oublier l’existence même…

Que s’est-il passé ensuite ? Enfance de garçon manqué, adolescence misanthrope, jeune révolté toujours véner. Jusqu’au jour où, après un « elle » qui claque de trop, le petit garçon aux longs cheveux noirs à fait exploser son placard de l’intérieur…

« Ah tiens, t’étais là toi ? je t’avais oublié… »

Et le voilà ici présent pour vous raconter cette horrible histoire. Avant de terminer, une anecdote récente. Je suis retourné, pas outé et pas très rassuré, dans une école, pour animer un atelier sur les dinosaures. Alors que les enfants s’installaient dans la salle, un (présumé) petit garçon me dit :

« Mais je croyais que c’était une fille qui allait nous présenter les dinosaures ? »

Moi, lâche, pleutre et honteux, toujours aussi flippé du regard des maîtresses omniprésentes dans la pièce, je lui ai grommelé un truc du genre :

« oui ye uis une fill… »

Et il m’a répondu, d’une voix claire :

« Ah bon parce qu’on dirait que t’es un garçon »

Je crois que c’était la plus belle double-validation de ma vie… J’ai juste répondu par un sourire qui se voulait complice, avant de commencer à parler de la terre au Crétacé.

S’il faut une morale à cette histoire, je dirais que c’est que le mensonge sors de la bouche des adultes. De ces maudits mensonges gluants et puants qui collent aux basques, tenaces. Juste quelques secondes de mots, qu’on mettra des années à décroter armé.e.s de rage et de colère, avec des seaux de larmes et d’idées noires. Pour tenter d’atteindre ces rares, pourtant si essentiels, instants d’éclats de rires euphoriques, subversifs et authentiques, où l’on se rencontre vraiment.

Androgyn Android

Texte écrit en septembre 2016 pour le self-ish scènes ouvertes meufs et trans

Photo prise à la gare, au départ d’un voyage vers Londres au printemps 2017

Références en lien :

https://lesbebespigeons.wordpress.com/2014/08/26/faites-deux-rangs-droits/